Le Chemin de la vie de mon grand-père ( Chapitre 5)

V

CHAPITRE

VIVRE LIBRE
 
DE NOTRE TRAVAIL

A 18 ANS 1940

La coupe de bois se trouvait sur une grande colline à trois kilomètres du village. Nous avons acheté des outils pour couper le bois, le contremaître avec le garde forestier nous ont appris comment faire, c’était du bois pour les mines de Lens.

Couper à des longueurs fixées pour caler les galeries des mines, le reste, pour le bois de chauffage, coupé à un mètre, empilés en stères à la convenance du bois disponible, ça a été un dur apprentissage pour nous qui n’étions pas habitués à couper le bois dans nos régions en Espagne, nous n’avions pas de forêts.

Le travail était dur, j’avais 18 ans passé, le mois de mai, l’Allemagne menaçait la France, le climat très tendu, le charcutier du village faisait ménage à trois, d’après le fils du charcutier lui-même qui le racontait à l’école dans le village, tout le monde savait, un ami compatriote marbrier de son métier, il avait deux filles qui allaient à l’école, très estimées par la maîtresse, avec un morceau de bois, à sculpté le buste de la maîtresse pour la remercier de son dévouement envers les enfants espagnols.

Les Allemands occupent la France, la bataille de Dunkerque fait rage, les réfugiés du Nord sur les routes se font mitrailler par les avions, mélangés aux soldats en déroute, nous avons peur des allemands qui sont venus en Espagne à massacrer les villages. Nous avons tous pris un petit baluchon pour partir direction Avranches, pour embarquer vers l’Angleterre. Nous avons marché toute la nuit, nous avons trouvé sur le talus de la route deux vélos abandonnés, un avec guidon semi-course avec une petite musette de la Croix-Rouge. J’ai mis ma valise sur le guidon et ça m’a soulagé un peu. Un copain a pris l’autre vélo, au lever du jour ma mère a voulu se défaire des draps de lit tout neuf, chez un fermier, nous lui avons demandé de nous les garder en cas où nous retournions à rentrer. Avant d’arriver à Avranches nous avons su que la guerre était finie.

Nous avons repris la route pour rentrer chez nous à Fresnes Le Porét. Nous sommes passés à la ferme pour demander les draps de lit, ils nous ont dit qu’ils n’avaient plus de draps, nous avons été un peu vexés par leur comportement, nous espérions que ça leur porterait pas bonheur.

Nous avons repris la vie au village. Un soir, une compagnie de soldats allemands, ont pris position de tout le village, pour passer la nuit. Ils se sont installés chez les habitants, chez nous dans le grenier et une chambre. Nous nous sommes serrés un peu. Ma mère avait accroché aux poutres du plafond un morceau de petit salé et deux saucissons, les soldats très grands, en passant ouvraient la bouche et faisaient semblant de les prendre pour rire. Ils ont été très corrects. Le lendemain matin, ils sont partis, une compagnie a resté quelques jours au village tout près de la forêt où nous travaillons. Tous les après-midis nous devions rester chez nous pour laisser la forêt aux soldats, pour faire des tirs de manœuvres.

L’exploitant forestier que nous travaillons, commandant à la retraite, était passée en Angleterre. Nous avons fini la coupe et le contremaître nous a proposé une coupe du côté d’Yisigny nous ne savions pas ce que nous attendait. Nous avons été déménagés par un camion et relogés dans une grande maison près de la route et du bois où nous devions travailler. Le bois était très embroussaillé et plein de gros blocs de granite. Les outils au moindre faux coup ça cassait, nous avons cessé de travailler. Nous avons trouvé, par les annonces du journal, un exploitant d’Alençon.

A la Fresnaye-sur-Chedouet se trouvait la coupe de bois à côté de la forêt et du village, une très grande forêt avec des arbres centenaires et du gros gibier. Nous logions tout près. Dans ce quartier il y avait un café, à côté, un sabotier, le cantonnier, notre voisin, avec 13 enfants, l’aîné 15 ans, le cantonnier, tous les soirs était saoul et sa femme très gentille le mettait au lit. Il y avait un employé de la commune, espagnole émigré, marié avec une dame française, un fils mort à la guerre et son dernier fils il avait mon âge.

Pierre et Bernard avec moi (au centre) mes amis du village de La Fresnaye sur Chedouet (Orne)

Bernard, un garçon de café qui était employé à Alençon dans un grand établissement, il voulait apprendre l’espagnol, il était amoureux de ma sœur Herminia. Il vivait avec sa grand-mère, ses parents divorcés vivaient à Paris. Il était très gentil avec moi. Les dimanches on dansait dans le café avec les filles du quartier.

Mon père a trouvé à se distraire dans le village, les dimanches après-midi il y a un jeu de quilles, il s’est mis à jouer avec les gens, qui l’ont bien accepté. Nous avons trouvé un terrain pour faire un peu du jardin dans des marais asséchés, dans le bas du village, il fallait arracher les racines des roseaux mais la terre très riche comme du terreau nous avons cultivé des légumes.

Un soir ma mère s’est mise à se plaindre de mon père, du temps du début de marié, il est rentré très tard le soir, du café, il aimait trop jouer aux cartes. Je me rappelle que le soir dans son lit ma mère pleurait et j’allais la consoler, mon père à force de ne pas bien dormir il a tombé malade, il a fait une cure tout près de Montserrat à Mont-Bodiu, dans une maison de repos. Après, une fois guéri, il n’est jamais rentré tard le soir, mais ma mère de temps en temps aimait se plaindre de ce qu’elle avait souffert de ça, je lui disais de plus y penser, que après mon père était gentil, d’arrêter de réveiller des mauvais souvenirs, c’était pas le moment, mais ma mère continuait à narguer mon père alors mon père lui a dit « si tu n’en as marre de moi, je m’en vais », il a pris la porte, il est parti, moi j’étais en colère et j’ai dit à ma mère « c’est ça que tu veux ? Tu es contente à présent ? » Elle s’est mise à pleurer, que nous allions faire sans lui, je suis parti à chercher mon père, je courais pour le rattraper lui il marchait comme un somnambule en pleurant, je l’ai pris dans mes bras « ne nous laisse pas, c’est pas le moment, tu le sais bien, maman ne te parlera plus jamais du passé ».

Il savait bien qu’il ne pouvait pas nous laisser, ou irait-il dans un pays étranger ? Nous étions déjà assez frappés par le malheur, il ne fallait pas ajouter, mais un jour nous avons été contrôlés par les gendarmes, le récépissé que nous avions été périmés, tous les 3 mois nous devions le faire tamponner à la gendarmerie, nous avons oublié. Le chef très ambitieux de gagner des galons nous a fait un procès-verbal et menacé de nous faire rentrer chez nous en Espagne, la dame marie avec le voisin espagnol nous a recommandé de prendre un avocat, elle nous a fait peur, nous sommes allés trouver l’avocat à Mamers et nous a pris deux-cents francs pour rien. Le juge à l’audience nous a donné un sursis et nous n’étions pas les seuls à avoir oublié de faire tamponner le récépissé, d’autres amis se trouvaient dans le même cas.

Dans la coupe où nous travaillons, il y avait un bûcheron français qui était jaloux de nous, il voulait garder la coupe pour lui seul, alors il a cherché à nous accuser de voleur, il a caché ses outils de travail avec des branches dans un coin près de notre coupe. Il est venu très en colère accompagné du contremaître en criant que nous étions des voleurs, nous avons dit au contremaître « à quoi nous servirait de lui voler ses outils, nous avons tous nos outils » que nous avons faits voir « et nous ne sommes pas des voleurs » j’ai dit au contremaître qu’ils cherchent bien là où il a caché ses outils.

Nous nous sommes tous mis à chercher dans les tas de branches et c’est le contremaître qui a trouvé les outils cachés, alors il a donné comme excuse « je ne me rappelle plus où je les avais cachées », je lui ai dit que ce n’était pas gentil de sa part de nous traiter de la sorte, malgré notre misère que nous trainions ça nous empêchait pas d’être honnête, nous savons respecter les gens et leurs biens, nous aimons aussi être respectés et vivre en harmonie avec tout le monde.

Dès que nous avons terminé la coupe nous avons cherché de changer d’exploitant forestier. Nous avons trouvé dans la même forêt un parisien qui avait du bois à couper. Il possédait un grand pavillon de chasse au milieu de la forêt. Il nous a entassés, quatre familles, dans son pavillon, pour nous loger. Il est venu de Paris avec sa voiture, une remorque avec un joli cheval, un jeune homme qui était son cuisinier, très gentil, mais nous étions trop à l’étroit. Le patron avec le cuisinier occupait la cuisine et deux chambres, nous, le salon débarrassé de ces meubles, notre cuisine dehors sous un petit coin couvert. Nous avons changé d’exploitant qui nous a pris pour des nègres et finalement nous avons trouvé un autre qui était plus sérieux à Villaines La Joelle dans la Mayenne. Nous avons été logés trois familles dans une grande maison, une seule et grande pièce avec une cheminée, nous avec les amis aragonais dans une petite maison en face, la route passait à côté, de l’autre côté, le maréchal Ferrand de la région, dans la cour en face nous avions un puits d’eau.

Le bois a coupé était très éparpillé dans la forêt. Des arbres choisis, un arbre tous les 50 m² ce qui nous facilitait pas la tâche pour regrouper le bois. C’était un travail de fourmi spécial pour perdre notre temps à travailler pour rien gagner. Nous étions traités comme des esclaves, mal logés, il nous payait pas quelques sous d’avance, nous disait avant la paye du total des travaux.

Nous avons décidé de chercher ailleurs du travail par les petites annonces du journal régional. Nous avons demandé au patron de nous payer la totalité du travail effectué sinon, nous arrêtions de travailler. Il nous a versé une partie d’argent comme d’habitude pour nous tenir dans l’attente de toucher le reste, mais dès que nous avons trouvé un autre patron, avec les conditions conformes au prix et le jour du déplacement je suis allé à téléphoner au nouveau patron au village. Pendant mon trajet j’ai vu des bûcherons qui coupaient un arbre centenaire, pas très loin de la route avec un grand passe-partout qui m’a impressionné. C’était des bûcherons professionnels sûrement. A mon retour du village, juste avant d’arriver où les bûcherons coupaient l’arbre, j’ai entendu un bruit de branche qui cassait, je me suis arrêté net. A dix mètres devant moi, la cime de l’arbre me barrait la route. J’ai crié pour voir la réaction des bûcherons, ils sont venus voir, très étonnés de constater que l’arbre barrait la route, avec ses branches de la cime. Ils ont dit un gros mot et après : « tu viens de loin mon gars ! » Ça c’est vrai= je viens d’Espagne, réfugié et je fais le bûcheron comme vous.

Le bois était à deux kilomètres, nous descendions une petite route, il y avait des fermes autour, avec des pommiers. Nous ramassions les pommes tombées sur la route. Notre ami Marcelino a trouvé un coin de lapin sauvage, il a posé ses collets. Il a pris quelques lapins qu’il a partagé avec nous.

Un jour il a pris une poule qui venait d’une ferme des alentours, le fermier a vu notre ami et l’a dénoncé aux gendarmes. Il a fait trois mois de prison. Les gendarmes sont venus fouiller chez nous, ils ont rien trouvé, ils ont cherché dans le puits avec une griffe attachée à une corde.

Plus tard nous avons eu la visite des soldats allemands ils cherchaient des terroristes. Quelqu’un avait dit que nous étions des terroristes mais les soldats, dès qu’ils ont vu à qui ils avaient affaire, ils rigolaient entre eux, nous ne rions pas, c’était pas le moment, nous avions notre ami en prison.

Je suis allé le chercher à sa sortie à Laval où était en prison. Nous avions un autocar qui correspondait avec Villainnes- la- Joel, il était très heureux de me voir à l’arrêt du car et de pouvoir retrouver la liberté. Quelque temps après, nous avons fini la coupe et nous avons changé d’exploitant qui représentait les mines de Lens. La forêt a exploiter se trouvait dans la Sarthe, près de Château l’Ermitage.

C’est dans une petite ferme abandonnée, une seule pièce avec cheminée, une pièce de débarras à côté que nous partagions avec nos amis, eux ils ont pris une petite maison avec une pièce avec cheminée, il y avait un puits à côté. Pour les meubles nous nous servions de ce que nous trouvions sur place, la table, quatre rondins de bois, la grande planche en chêne qui servait de séparation des bêtes à l’étable.

C’était un joli bois de sapin à deux km de la ferme ou nous logions. Le matin nous croisions des chevreuils et des sangliers qui traversaient le chemin. Le garde habitait dans une maison près du chemin qui menait au bois et à l’étang. Le ruisseau qui alimentait l’étang passait devant la maison du garde. Un jour en rentrant, nous avons vu une loutre dans le trou d’eau du ruisseau, à côté chez le garde, il est venu voir et il a tiré la loutre avec son fusil, « elles mangent les poissons de l’étang » il nous a dit. Il nous a donné la loutre mais nous l’avons pas trouvé bonne à manger.

Nous nous sommes bien intégrés à la région. J’ai fait connaissance des jeunes du village au terrain de football. Ils m’ont pris dans leur équipe à Mansigny, pas très loin de chez nous. Nous avons fait connaissance des compatriotes qui travaillaient dans les fermes, particulièrement chez monsieur et madame Foucher, petits fermiers, ils étaient très serviables envers les juifs et les étrangers. Nous lui donnions la main les dimanches au moment des travaux aux champs.

L’équipe de football de Mansigny fusionnait avec celle de mon village. Ça nous a fait une très bonne équipe régionale, je jouais gardien des buts, nous nous déplacions en vélo-cyclette. Mes parents se trouvaient bien dans la région, les gens étaient très gentils, mon père a fait connaissance d’un fermier où nous allions donner la main, au moment de tuer son cochon c’est mon père qui a fait le travail, il lui a donné la recette du boudin catalan.

Nous avons assisté à la fête pour les prisonniers, nous avons acheté des billets de tombola et nous avons gagné un canard de barbarie. Les jeunes du village ont joué une pièce de théâtre très amusante, ils ont fait des jeux pour nous distraire, les gens ont fait notre connaissance !

Nous ne manquions pas de quoi manger. Le boucher-charcutier du village nous servait à notre volonté, le boulanger je lui apportais de la farine et nous donnait du pain, des fermiers nous donnaient du blé en paiement du travail aux champs. J’apportais le blé au moulin pas très loin sur mon vélo-cyclette. Nous consommions 8 litres de lait par jour, le petit déjeuner c’était des pommes de terre cuites au lait.

Les fermiers nous vendaient des légumes secs et pommes de terre. Les gens des villes par contre ils serraient la ceinture, ils manquaient de tout. Nous avions les cartes de rationnement J.3. pour moi et mon père, travail de force J.2. pour les autres catégories, en somme nous étions des privilégiés malgré que notre travail était dur avec le froid l’hiver et la chaleur l’été mais nous respirerions l’air pur avec les parfums des bois à part cette maudite guerre nous supportions bien notre misérable vie.

J’allais souvent les jours fériés voir nos compatriotes chez monsieur Foucher, c’était notre lieu de rencontre des vrais Saint-Bernard pour les juifs et étrangers, il était communiste et participait dans un groupe de résistants qui sabotaient les convois du chemin de fer pendant le débarquement, ils ont été dénoncés un jour, réunis dans sa ferme, les soldats allemands sont arrivés, ils se sont sauvés par une fente derrière la maison et enfui dans les bois à côté, nous avons gardé un très bon souvenir. Ma sœur Herminia a été employée pour garder les filles qui avaient 3 et 6 ans, nous avons reçu plusieurs fois l’aîné quelques années après avoir repris contact, car après la guerre ils ont dû affronter des moments difficiles à cause de la santé d’une des filles et vendre la ferme, nous avons évoqué bien des fois les bons moments passés chez eux dans des circonstances pénibles et dangereuses.

Nous avons fini la coupe de bois et nous avons changé d’employeur. C’est Monsieur Le Bléd de Parigny le Poulin qui nous a pris à travailler. Il a une grande propriété, à côté c’est une chasse gardée avec un grand bois. Il nous a fait nettoyer les fossés des écoulements des eaux des zones marécageuses de sa propriété, après il nous a déménagé dans une propriété à Vollandry pour couper du bois.

Nous étions logés dans une petite ferme avec une seule pièce en terre battue, avec une cheminée à côté, nous avions un débarras. Nos amis Blasco et Marcelino ont été logés à la cabane du cantonnier, au bord de la route. Le bois a coupé était à côté, tout le long de la route. Nous avions un régisseur qui nous commandait, qui habitait dans le petit village. Nous étions à 3 km de Vollandry, entre Le Lude et La Flèche.

Nous avons fait connaissance d’autres compatriotes réfugiés, qui travaillaient dans le bois à côté, ils logeaient à la cime de la forêt du lieu-dit « Beau-Regard », où il y avait un camp de prisonniers juif. Ils avaient un grand pavillon de chasse comme logement. A La Flèche, il y avait d’autres réfugiés qui travaillaient pour les Allemands, réquisitionnés.

Nous nous rendions visite mutuellement les dimanches et au bal dans les granges avec un accordéoniste du village et un ami réfugié qui jouait du banjo. Un jour les gendarmes sont venus chercher mon père et tous les compatriotes pour la relève des prisonniers en Allemagne, on les a amenés au Lude, mais au registre, ils ont vu qu’il y avait deux Campistany père et fils du même prénom, alors ils ont décidé de laisser le chef de famille et d’amener le jeune, ils sont revenus me chercher pour faire l’échange.

Ma mère pleurait, c’était un triste moment, j’avais peur d’aller en Allemagne avec la guerre et de me séparer de la famille. Je suis parti avec les gendarmes et ma petite valise à pied à la gendarmerie, j’ai embrassé mon père, il est rentré tristement rejoindre la famille qui l’attendait désespérée. Nous étions une dizaine encadrés par les gendarmes sur le petit train La Flèche-Angers, il marchait très doucement, il y avait pas de toilette et nous avions tous la diarrhée de penser que nous allions partir en Allemagne.

Dès que le train ralentissait pour s’arrêter aux gares, nous nous précipitions aux toilettes, c’était à qui arrive le premier et reprendre le train en marche, heureusement qu’il marchait pas vite. Nous sommes arrivés à Angers et amenés dans une caserne, logés dans de grandes salles avec un lit individuel, la diarrhée nous a harcelé, nous n’avions pas faim, ne voulions rien manger, de toute façon personne nous offrirait de quoi à manger, nous avions tous un peu de pain et du fromage mais ça ne nous apetissait pas.

Nous avons passé une nuit blanche sans dormir. Pendant la matinée, nous avons eu la visite de monsieur Vacher, patron de mes camarades, il leur a dit qu’il allait voir à la Co mandature pour voir s’il pouvait garder ses ouvriers, car la réquisition pour la relève c’était un ordre des autorités françaises et nous travaillons pour les mines de Lens, les Allemands avaient besoin de nous pour fournir le bois spécial que nous fournissions.

J’ai eu la visite de ma sœur, qui m’a portée à manger, ça m’a fait un grand plaisir de la voir, je lui ai parlé de monsieur Vacher, d’aller voir mon patron s’il pouvait faire quelque chose pour moi, il n’a voulu rien faire, il fallait se plier aux ordres de l’autorité de Vichy mais par chance monsieur Vacher a réussi sa démarche auprès des autorités françaises et allemandes avec une recommandation de la Co mandature comprenant tous les noms compris le mien que monsieur Vacher a mis dans la liste, il n’a pas hésité, car il se souvenait qu’un jour son bois avait pris feu et nous avons participé toute ma famille à les aider à éteindre le feu.

Nous avons passé encore une nuit sans dormir dans l’attente de la décision des autorités, le lendemain, monsieur Vacher est revenu avec la bonne nouvelle, nous rentrions chez nous, nous l’avons tous remercié, certains d’entre nous avions des larmes de joie, ma sœur est revenue, nous nous sommes embrassés et reprit le petit train, elle avait son vélo mais ça faisait un très long chemin en fin journée.

C’était presque minuit quand nous sommes arrivés chez nous, nos parents s’inquiétaient mais un immense bonheur de nous voir arriver et d’être tous réunis à nouveau. Nous étions libérés d’un immense tourment. Un jour nous avons accueilli deux jeunes qui cherchaient du travail et n’avaient pas où loger. Nous les avons logés dans la remise. Ma mère a confectionné un matelas avec la toile de sac et on a partagé notre repas. Martin était de Lérida, Espagne, Franck était de la région de Rome Italie. Deux rescapés de la guerre d’Espagne.

Ils étaient intellectuels. Martin étudiait la polytechnique et Franck avocat. Ils ont réussi à trouver du travail chez monsieur Vacher, à couper du bois dans la forêt à côté de chez nous. Ils étaient heureux de nous trouver, de quoi pouvoir gagner pour se nourrir et avoir un abri. Martin écrivait des poèmes, Franck lisez, moi je voulais les imiter et j’écrivais des vers et des versets mais je manquais d’expérience.

J’étais amoureux des poèmes de Martin, il parle si merveilleusement bien des choses de la vie avec tant de facilité que je lui disais : « tu as un don pour écrire, comment tu fais pour trouver les jolis mots ? » Il m’a expliqué qu’il avait fait des grandes études et lire beaucoup de livres, « c’est pour ça que je trouve les mots que j’ai appris en lisant ».

Il était de la même région que moi, il me parlait en catalan, la langue mère. Il aimait parler avec moi, il me disait, pour trouver les jolis mots, « il faut parler des choses avec le regard de ton cœur et tu trouveras plus facilement les mots jolis et simples ». Son copain Franck lisait plus que lui, il est parti de l’Italie pour s’enrouler au bataillon de volontaires étrangers, pour défendre la République, pendant la guerre d’Espagne. Il a laissé tomber ses études pour être avocat. La dictature de Mussolini en Italie chassait les communistes et son père était mort en prison, sa mère de chagrin. C’est une tante qui l’a pris à sa charge, mais lui il voulait venger la mort de ses parents en faisant la guerre contre les fascistes.

Avec les livres il cherchait à récupérer un peu le temps perdu de sa jeunesse, ils étaient tous les deux du même âge, 32 ans en 1944. Presque 3 ans de guerre d’Espagne et trois d’exil à l’âge de 25 ans, ils ont préféré défendre la liberté en danger, ils avaient les mêmes inspirations politiques, de tendance anarchiste.

Ils étaient inséparables, comme deux frères jumeaux, depuis qu’ils ont fait connaissance au camp de concentration dans le Midi de la France. Ils ont été pris par les Allemands pour travailler aux fortifications au nord de la France, au bord de la mer, face-les anglais, dès que l’occasion s’est présentée, ils sont partis pour rester plus libres. Ils ont trouvé chez nous du travail et des amis de misère, qui les ont hébergés dans un débarras, sorte de remise, en terres battues avec un petit fenestron. Chez nous, nous avions une lampe à carbure, ils se sont servis d’une simple bougie, à l’été les jours sont longs et le dur travail de bûcheron très fatigant, on ne se couche pas trop tard malgré que la fraîcheur du soir nous retienne un peu.

Tout près de chez nous, du côté Le Lude, nous avions des compatriotes travaillant dans les fermes et un poète qui vivait avec une infirmière qu’il avait connue à la guerre d’Espagne, volontaire pour soigner les soldats, il avait écrit une chanson qui racontait bien notre triste exil. Je lisais ces poésies avec des larmes aux yeux, la nostalgie du pays est mon village, mes oncles et cousins me faisaient revivre des souvenirs très heureux.

Ma mère avait bien du travail pour nourrir tout le monde mais ne se plaignait pas et nous avions de quoi tromper notre faim dans les assiettes. Elle avait pris les deux amies en pitié, seules sans famille, c’était une bonne solution pour eux de trouver chez nous une famille qui leur donnait un peu de chaleur et d’amitié.

Les Américains se préparaient pour le débarquement. Des avions sont passés avec des tracts de propagande, encourageant les Français à résister et lutter contre les oppresseurs, de nous préparer à la victoire des alliés qui préparaient la fin de la guerre. Quelques jours plus tard, ils sont venus dans la nuit, bombarder le dépôt de munitions allemands, situé dans la forêt de Le Lude à 2 km de chez nous, ça a été un grand feu d’artifice, des explosions énormes avec des fusées qui sifflaient, éclataient partout. Nous nous sommes couchés sur l’herbe dans le prés. Toute la nuit n’a cessé d’exploser et toute la forêt à brûlé.

Le petit train La Flèche-Angers, qui transportait des produits de l’armée, un jour il a été bombardé et mitraillé, nous étions dans le bois, ça nous a surpris, nous nous sommes couchés par précaution, quelques wagons sont brûlés, nous sentions que le débarquement approchait, les groupes de Bombardier escortés par des avions de chasse sillonnaient le ciel tous les jours, qui bombardaient les points stratégiques des Allemands.

Nous avions un chat qui était perdu, nous l’avons adopté et ma petite sœur allait à l’école du village et rentrait le soir, le chat allait à sa rencontre tout le long de la route, dès qu’il l’apercevait il se cachait dans la fosse pour lui faire la surprise. Il chassait les serpents et les rats.

La nuit du débarquement ça a été un va-et-vient infernal dans le ciel, les avions constamment en actions, nous n’avons pas pu dormir, nous pensions à tous ces morts et blessés qui tombaient par milliers, que de souffrances de sacrifices pour avoir un jour la liberté et la paix. Des caravanes des soldats allemands passés par les petites routes de campagne pour rejoindre leur bataillon au front, ils n’étaient pas si fiers que lorsqu’ils sont arrivés en vainqueur.

Nous avions peur de représailles, qu’ils se vengent envers des innocents comme il arrive souvent dans les guerres, mais nous n’avons pas été molestés, ils sont partis comme ils étaient venus mais cette fois en déroute et l’âme en peine. Pendant que nous, nous chantions victoire et nous avons fêté ce jour dès que la paix a été signée, nous avons acheté un petit veau et les dames l’ont préparée avec d’autres ingrédients. Nous avions du vin à volonté, ça a été un jour inoubliable.

La paix retrouvée, nous avons fini de couper le bois. Le patron n’avait plus besoin de nous, nous avons trouvé à Tours un exploitant forestier qui cherchait des bûcherons, mais avant de quitter la région je suis allé réclamer le montant du des congés payés qu’il avait omis de nous régler mais Monsieur Le Bled m’a très mal reçu. Malgré la loi qui était en notre faveur, il m’a traité de communiste.

Je suis allé voir au Mans le responsable des congés payés, Monsieur Le Bled est connu au Mans, ils m’ont dit « on ne peut pas l’obliger, s’il ne veut pas vous payer », je suis rentré vexé par son comportement envers nous, mais nous l’avions soulagé de deux chevreuils lorsque nous travaillons dans sa réserve de chasse avec des collets.

Monsieur Blasco et Marcelino sont resté travaillé dans la propriété de Monsieur Le Bled, ça a été un moment triste de nous séparer, c’est moi qui écrivais la correspondance à sa famille en Espagne ils étaient illettrés, ça me fait bien de la peine. Nous sommes partis sur un camion, direction Loché, un petit village dans la Touraine entre Loches et Châtillon, notre employeur s’était Monsieur Poulin des chocolats Poulin, à Tours, rue des jardins.

Nous avons été logés dans une grande maison à la campagne, pas trop loin de la forêt, à côté d’une grande ferme et une petite ferme. Les gens étaient très gentils, ma petite sœur a trouvé des copines, une à la grande ferme, une autre à la petite ferme et nous des amis.

A la petite ferme, ma petite sœur gardait les vaches avec la fille les jours fériés, car elle allait à l’école du village à deux km. Nous avions comme compagnon Sébastien de Galice, Espagne, il a laissé son épouse et son fils lorsqu’il est venu en France, il ne pouvait pas rentrer chez lui, soldat volontaire de la République et risquait la prison. Dès qu’il pouvait, il envoyait de l’argent à sa femme.

Botella était de la région de Valencia, un grand blagueur, ses parents cultivaient des orangeries et le riz. Antonio Olite de la région de Zaragosse, il aimait bien danser, un peu prétentieux et amoureux de ma sœur Herminia. Esparraga, andaluz, de la région Cordue, son père dressait des chevaux dans une propriété d’élevage de chevaux et taureaux.

Les amis Martin et Franck sont montés à Paris tenter sa chance. Nous avons reçu de ces nouvelles quelque temps plus tard. Martin nous a envoyé un recueil de poèmes dédiés à chacun de ma famille, en remerciement de l’avoir aidé lorsqu’il était en difficulté. Dans ses poèmes il nous honore tous, ça nous a fait un grand plaisir, surtout à ma mère qui s’est bien dévouée pour lui et son copain Franck.

Nous avons aidé à moissonner à la ferme, car dans l’agriculture on manquait de bras au moment des récoltes et nous étions heureux de rendre service. La famille des fermiers, un garçon de 17 ans, une fille de 15 ans et une fille de 10 ans. La fille de 15 ans cherchait les hommes, surtout moi qui était le plus jeune, mais moi je l’ai évité, c’était une fille légère et je ne voulais pas avoir de relation avec les femmes dans le contexte que nous vivions, j’attendais le jour où ma famille se fixerait quelque part, pour chercher la compagne de ma vie et vivre près de ma famille, nous avions fait trop de chemin ensemble pour m’éloigner et vivre ma vie loin de mes parents.

La région de la Touraine nous plaisait bien et le climat très doux. Nous étions bien reçus au village. Monsieur le maire nous a offert son amitié, nous assistions aux fêtes du village. Les gens très simples et gentils envers nous. Notre ami Esparraga s’est fait avoir par la fille de la ferme, il s’est marié avec car elle s’est trouvée enceinte, soi-disant de lui, mais des rumeurs d’après le voisin, le père l’a violé et la mère cherchait à caser sa fille pour cacher la faute.

Nous avons quitté cette région pour nous installer à Saint-Martin-Le-Beau, pour travailler à la forêt d’Amboise. Nous avons laissé notre ami à la ferme avec l’espoir qu’il sera heureux dans sa nouvelle famille. La coupe de bois est à trois km du village. Nous habitions à la cime du village, près de la route d’Amboise, au bord de la route avant d’arriver à la coupe. La maison du cantonnier habitait une famille d’espagnols avec deux filles qui travaillaient dans l’usine de cannes à pêche à Amboise, nous avons fait connaissance, ils étaient très heureux d’avoir des compatriotes dans le village.

C’est une très belle forêt avec chasse gardée, nous avons fait compagnie aux cerfs, qui nous regardaient travailler, ils avaient un coin préféré, tous les matins ils étaient là, broutant les brandilles des arbres. Ils étaient majestueux avec ses grandes cornes, les biches très belles, avec un pelage resplendissant, le regard tendre comme une mère regarde son enfant.

Nous avons cherché du travail à l’usine de canne à pêche et à l’usine de pièces pour les avions, c’était complet, nous aurions aimé rester dans la région mais l’industrie était rare, l’agriculture ça nous intéressait pas

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