L’EXIL VERS LA FRANCE A 17 ANS
Les hommes susceptibles d’avoir été soldats ou pas ils étaient dirigés sur une autre route. La pluie très fine continuait à tomber. J’étais coiffé avec un béret basque, ma petite sœur de 5 ans, à cheval sur mes épaules, je tenais un petit baluchon avec une paire de souliers tout neufs et des linges de rechange. Ma sœur Herminia, un petit baluchon tenait mon frère par la main, ma mère un gros baluchon qu’elle portait sur la tête, elle avait l’habitude, dès qu’elle était grande, dans sa jeunesse, de porter des sacs d’herbe, des jarres d’eaux, qu’elle allait chercher à la mare.
La route de la Junquera à Legoulou était assez longue pour des gens qui traînent un baluchon sur la tête. De temps en temps nous nous arrêtions, et c’est très tard dans la nuit que nous sommes arrivés à la gare de Legoulou, un grand feu de bois été éclairé devant l’entrée, nous nous sommes séchés et réchauffés, un train nous attendait dans les quais de la gare, nous nous sommes installés au deuxième wagon après la machine, le premier était déjà plein, il fallait remplir les wagons suivants. C’était la troisième classe, des bancs en bois, nous étions contents de nous voir en sécurité en France, loin de la guerre qui continuait au nord de l’Espagne, au Pays-Basque. Nous avons fait connaissance de nos amis de voyage, un couple avec une fille 6 ans, le monsieur était instituteur, leurs deux cousins et un ami, une famille avec une fille de l’âge de ma sœur 15 ans et demi et notre inséparable amie Antoinette et sa fille, son mari est parti avec la mule par les bois avec mon père. Sur le matin, le train, après avoir fait beaucoup de fumée, a donné un coup de sifflet et il a démarré piano piano.
La première gare, Perpignan, il a passé sans s’arrêter. A Narbonne, le train s’est arrêté, les gens de la Croix-Rouge nous offraient des tasses de café au lait, du thé, du chocolat chaud, j’ai eu une tasse de café au lait, ça nous a fait du bien et ça nous rassurait, ils sont gentils les Français, ils prennent bien soin de nous. Je regardais les paysages des champs et les vignes, chacun a son tour les jeunes nous aimions regarder par les fenêtres des wagons. Le train, à l’époque, ne roulait pas très vite, mais nous ne nous en rendions pas compte, c’était la deuxième fois que je roulais dans un train, la première fois avec mon père du village à Lérida, pour voir un grand match de football.
Nous avons roulé sans s’arrêter jusqu’à Toulouse vers le soir. J’ai marqué sur mon carnet les grandes villes que nous traversions et j’ai vu Carcassonne, après Toulouse nous sommes resté très longtemps, on nous a donné à boire, j’ai eu une tasse de thé, j’ai trouvé bizarre, c’était la première fois que je goûtais, mais il fallait m’habituer car le voyage s’annonçait long, il fallait mettre quelque chose au ventre.
Nous commencions à avoir faim, ma mère avait dans son baluchon un quart de jambon qu’elle avait pris dans la charrette et pour apaiser la faim, elle a coupé des petites tranches qui a donné à tous ceux qui étaient dans notre compartiment. Nous avons fait durer, machant la coinne comme du chewing-gum, avec la grimace d’un beau sourire, nous avions tous la mine triste depuis le départ du train.
Nous roulions vers l’inconnu, on avait laissé deux wagons à Toulouse, d’après sa longueur de wagons nous étions en tête ça voulait dire que nous serions les derniers à arriver à destination. La fatigue commençait à apparaître sur nous, le sommeil nous tenaillait la fin, rien que des boissons chaudes et très rares. A Agen, nous sommes restés 10 minutes, le temps d’une boisson chaude, c’était le matin, nous étions tous étourdis d’avoir passé une longue nuit, tournant et retournant, nous avions mal partout. J’avais passé la nuit à regarder les lumières des ténèbres.
Le train avançait lentement et nous nous efforcions de rester réveillés. Les paysages peu changeants des champs, des vignes, quelques forêts au lointain, nous nous laissons balancer par les secousses répétées des wagons inconfortables, qui nous martyrisaient en douceur, mais nous étions coriaces et résistions sans gémir, cachant notre douleur, avec le sourire des hypocrites qui sont obligés de jouer le jeu.
C’était vers la fin journée que nous arrivions à Bordeaux. Les lumières commençaient à jaillir de toutes parts. La gare était très animée, la Croix Rouge nous attendait pour nous offrir un petit casse-croûte, c’était un régal pour nous, c’était le casse-croûte traditionnel, du pain au jambon cuis, au saucisson ou pas, à la mortadelle, il ne fallait pas le louper même que c’était difficile d’en avoir en supplément, pourtant nous sommes restés très longtemps. Le train a fait des manœuvres pour laisser des wagons.
La nuit était profonde lors-ce que nous avons quitté Bordeaux. On pouvait bien imaginer avec les lumières que c’était une grande et belle ville et nous la quittions avec regret, avec l’incertitude de notre destination. Le convoi était encore très long, il nous restait une longue marche à faire et nous l’avions compris dès le premier arrêt.
Ce que nous redoutions le plus c’était la nuit, impossible de fermer l’œil, nous tournions et retournions notre corps meurtri par les bancs en bois et le balancement des wagons. Je marchais le long du couloir du wagon regardant de temps en temps par les vitres les lumières des villages que nous laissions derrière, je pensais aux oncles, tantes, cousins laissés en Espagne, les grands-parents comment ça se passait pour eux, et mon père, le mari d’Antoinette partit à travers bois et garrigue avec les bêtes que sont-ils devenus ?
Nous étions tous inquiets pour notre avenir. C’était le problème que tous abordaient, mais nous avions avec nous un couple de la région de Tervel, aragonais, qui étaient venus vendanger dans la région de Carcassonne, ils étaient très contents de ce temps-là, ils gardaient un bon souvenir de la France, leur nom de famille : Antonio Blasco et la dame Maria, les cousins qui les accompagnaient Manuel et son frère Vicente avec un ami qui bégayait en parlant, il s’appelait Marcelino Domingo. Ils ont été nos amis d’exil très longtemps, partageant nos peines.
Le brouillard du matin disparaissait, avec un soleil très encourageant, nous approchions de la ville d’Angoulême, où nous attendait le café au lait et le thé, mais cette fois nous avons eu des biscuits, certains ils ont été privés, la distribution c’était au attrape qui peut, par les fenêtres et les portières, les plus hardies prenez plusieurs fois.
Ça nous a bien réconfortés, un peu du chaud au ventre et je commençais à m’habituer au thé je le supportais. Les circonstances imposaient des obligations pour faire face à la situation que nous nous trouvions. Le train roulait lentement, nous berçant et réveillant nos courbatures mais il fallait patienter et ce n’était pas facile. Le voyage était long, si seulement nous savions où nous allions, ça nous donnerait du courage.
Les jours sont longs, à regarder les paysages et notre triste mine enfermée dans une cage roulante. On se regarde sans rien dire, nous avons fait connaissance, racontons notre vie, nous sommes à la merci des autorités qui décideront de notre sort et nous leur faisons confiance, impatients d’arriver à destination finale. La nuit arrive, nous approchons de Poitiers, le train ralentit, il a donné un coup de sifflet, voilà la gare, la Croix Rouge nous attend avec les boissons chaudes. Depuis Angoulême, nous n’avons rien pris.
J’ai eu un chocolat chaud avec un biscuit ça m’a fait plaisir, je n’avais pas bu du chocolat depuis longtemps, ça nous a fait du bien, ça gargouillait dans le ventre vide, nous avons attendu longtemps avant de repartir, il y a eu des manœuvres, des wagons sont restés en gare, nous aurions aussi voulu rester finir de nous balader mais il fallait attendre encore avec l’espoir que à la prochaine gare le convoi finirait son trajet.
Très tard dans la nuit le train a sifflé, démarrait pour de bon, chacun reprenait sa place pour essayer de fermer les yeux avec la berceuse infatigable. J’écoutais le bruit infernal des rêves qui martyrisaient mes oreilles, j’ai fini par dormir un petit moment, écrasé par la fatigue. Je me suis réveillé dans la nuit, la pluie tombait à flots, une bourrasque avec du vent passait, tapant sur les vitres, des grosses gouttes d’eau.
Je restais assis à ma place en attendant le jour qu’il apparaisse dans l’horizon qui ne tardait pas. Je me suis levé pour me dégourdir un peu et marcher le long du couloir. Je n’étais pas seul, les gens étaient nerveux. Ce matin nous n’avons pas eu de boisson chaude, ma mère a distribué le reste du jambon pour nous faire patienter jusqu’à l’arrêt à Tours vers midi là nous avons eu un petit casse-croûte et une boisson chaude, nous sommes restés un bon moment et ils ont décroché quelques wagons. Le convoi était plus court.
Nous roulions direction Le Mans. Le soleil réchauffait à travers les vitres. Je regardais la verdure des prés et les champs si beaux, la bonne terre je commençais à la connaître, la terre qui fait vivre tout le monde mais certains ne l’apprécient pas à sa juste valeur, il faut la travailler pour savoir.
Le Mans, le soleil s’est couché et nous arrivons avec l’espoir que c’est là que nous allons descendre mais non la Croix Rouge est là avec des boissons chaudes et un biscuit, c’est mieux que rien. Je pensais à mon père, il n’avait pas le même régime que nous, ça nous inquiétait cette séparation qui n’a servi à rien de bon.
Le train soulagé de quelques wagons, roulait plus vite que d’habitude, il ne restait que six wagons, bientôt nous allions arriver. Nous avons traversé Alençon pendant la nuit, sifflant à son passage, il avait l’air pressé d’arriver à destination, nous étions tous un peu excités de savoir que bientôt nous serions libérés de notre longue, inoubliable promenade.
Nous avons arrêté à Argentan pour la pause-café au lait. La Croix-Rouge nous attendait 20 minutes, le temps de servir tout le monde. Toujours pressé, le train filait joyeux de savoir que le voyage allait bientôt terminer. Nous le sentions aussi, la dernière ville qui nous attendait, c’était Caen, c’est vers midi que nous sommes arrivés, une petite collation nous a été offerte, qui nous a rempli un peu le ventre creux que nous avions. Des autocars nous attendaient aussi, nous avons monté et parti à travers les villages Mamers, nous arrivions sur une colline près d’Arromanches et Asnelles, tout près de la mer. Un camp de vacances nous attendait avec des baraques en bois, le terrain en pente douce et détrempée par la pluie récemment tombée. Nous étions très mal chaussés, avec des espadrilles et sandales, on glissait facilement, à chaque pas les espadrilles restaient collées au sol.
Nous avons été placés les hommes et les grands garçons dans des baraques équipées de lits individuels, les dames et les petits enfants séparés des hommes. Dans les lits un sac qui remplaçait les draps. Au milieu de chaque bâtiment, un poêle à charbon, une fois tous installés, nous avons pris un souper dans le réfectoire. L’entretien et la gestion du camp était géré par des compatriotes réfugiés.
Le lendemain nous avons tous été vaccinés à l’infirmerie, nous avons changé de chaussures, des sabots en cuir qui étaient très pratiques par rapport au terrain, mais il a fallu quelques jours pour nous adapter. La saison était très humide, la pluie tombait souvent mais nous avons trouvé un peu de confort, une salle commune pour se laver avec de l’eau courante, des wc, nous avons eu une brosse à dents avec de la crème. Tout d’un coup nous étions gâtés en récompense de ce long voyage.
Dans le camp nous avons fait connaissance et sympathisé, nous étions dans la même galère, contents d’avoir trouvé refuge. Nous savions que la France s’était un pays d’accueil et nous la remercions tous du fond du cœur. Pour l’hygiène du camp, on a nommé des équipes à tour de rôle relevées chaque semaine, nous avions une charrette à bras, des balais, des pelles, tout le nécessaire pour tenir le camp propre.
Monsieur le préfet nous a rendu visite, accompagnée du commandant Fabre à la retraite. Monsieur le préfet nous a souhaité la bienvenue, de lui demander si quelque chose nous manquait, il était à notre service, tout le monde l’a applaudi pour le remercier, il nous a promis de revenir souvent nous voir, c’était très gentil de sa part. Plus tard nous avons compris que c’était un brave homme, un vrai républicain avec le commandant Fabre. L’économe du camp c’était un immigré espagnol qui vivait en France depuis longtemps. Il parlait bien le français, c’est pour ça qu’il avait la direction du camp. Le cuisinier se plaignait que le ravitaillement pour confectionner les plats était trop juste, les gens trouvaient les rations maigres alors ils ont écrit à Monsieur le préfet. Il est venu tout de suite, il a donné l’ordre de changer de responsable de l’économie, de nommer nous-mêmes un remplaçant, la qualité et la quantité des plats à changé, c’était très copieux et bon.
J’ai été sollicité pour aider à la cuisine, le matin, avec une corne je sonnais le réveil à 8 heures, j’ai allumé les fourneaux de la cuisine pendant les repas, je distribuai du pain à volonté à la demande, le soir après le souper je moulai le café pour le lendemain matin.
Ça me plaisait bien de m’occuper, il me restait du temps pour discuter avec les jeunes de mon âge, nous étions devenus tous copains, avec les filles de notre âge nous nous entendons bien, des jeunes enseignantes nous donnaient des cours d’espagnol et nous avons appris la marseillaise en français, nous la chantions quand Monsieur le préfet venait nous rendre visite avec le commandant.
Je me suis lié d’amitié avec un compositeur de musique qui avait sa femme et une fille restées en Espagne. Il était basque, il souffrait du mal d’estomac. Pour les repas je lui réservais un quignon de pain. Il a composé une très belle chanson que je garde encore dans ma tête. Il dessinait très bien, il a fait les caricatures de toutes les personnes qui participaient à la vie du camp, Monsieur le préfet et le commandant compris, ils ont été très heureux de se voir transformés.
Par intermédiaire de l’ami que nous avons dans le midi, nous avons reçu des nouvelles de notre père, dans le camp de concentration d’Abrams, monsieur le préfet a fait venir tous les chefs de famille séparés pour nous réunir, ça n’a pas tardé, un jour nous a dit le chef du camp que mon père arrivait dans l’après-midi, nous étions trois familles séparées, nous avons attendu à l’entrée, tout le monde du camp était avec nous le car qui les ramenait les a déposés à 300 mètres du camp, au croisement d’Arromanches-Asnelles, il a enlevé d’autres pères de familles à livrer au camp d’Arromanches qui était plus grand que le nôtre. Dès que j’ai vu monter les hommes à pied avec leurs bagages, je me suis mis à courir vers eux et je me suis jeté dans les bras de mon père, nous pleurions de joie. Les autres du camp arrivaient pour les embrasser, ma mère, mes sœurs, mon frère, c’était un jour de joie et de fête pour tout le monde, trois familles de nouveau réunies après une pénible séparation.
Mon père ne comprenait que nous étions si bien traités, si bien logés et nourris, il a resté premièrement au camp d’Argelès, sur la plage, entourée de barbelés, sans abri, avec la pluie qui tombait souvent. Heureusement qu’il avait récupéré une bâche de toile de nylon, il s’est monté une tente, avec des amis ils se sont protégés des intempéries en attendant qu’ils construisent des baraques. Plus tard il a été déplacé au camp d’Abrams.
Les jeux de l’époque à mon village c’étaient les quilles. Mon père pour distraire les hommes, il fabriquait un jeu de quille avec le bois de frênes qui servait à chauffer les fourneaux, c’est moi qui lui ai fait avoir, avec la serpette je fendais le bois, il a sculpté les quilles, les jeunes avec des pioches et pelles nous avons aplanit un morceau de terrain à la cime du centre de baraque.
Mon père ne pouvait rester sans rien faire, il a déniché un bout de terrain au fond du camp, il a examiné le ruisseau qui passait derrière la cuisine, qui servait à récupérer toutes les eaux usées du camp. Il m’a dit « avec ces eaux, je peux arroser un jardin, ce terrain-là ne sert à rien, je vais demander au chef s’il me donne la permission ». Avec la complicité des jeunes et les pioches il a fait son jardin avec une rigole qui irriguait les légumes à la mode de chez nous.
Le préfet le félicitait quand il a vu le jardin et le système d’irrigation, il avait trouvé de quoi se distraire et il avait gagné la sympathie de tous, moi aussi j’étais populaire avec ma corne qui réveillait tout le monde à 8h du matin, je leur donnais le pain à chaque repas. J’avais un pantalon de golf en pieds de poule, la casquette assortie et des souliers du dimanche à l’italienne qui étaient trop petits, je les avais coupés un peu pour que mes pieds rentrent, c’est tout ce que j’ai récupéré des affaires d’un don livré au camp d’Arromanches, nous avions été les derniers à être servis.
Monsieur le préfet a fait livrer un piano pour monsieur Ucha-Garri, le compositeur, il a été très heureux. Dès que Monsieur le préfet est venu au camp, il a fait un petit concert en son honneur pour le remercier, il a joué La Madelon, En passant par la Lorraine, La Marseillaise et d’autres airs connus. C’est avec le piano qui nous a accompagnés pour chanter en chœur la chanson qu’il venait de composer : soleil radieux plein de joie, tu fécondes les beaux champs d’Espagne, avec ta chaleur, je garde dans mon cœur, l’amour à ma terre adorée. Dans cette chanson, il parle de la nostalgie que nous ressentions loin de chez nous, séparés des êtres aimés malgré que nous étions très bien traités.
Pour les fêtes du 14 juillet, nous avons eu une permission de sortie pour nous rendre à la fête du village d’Asnelles, tout près de la mer et pas très loin du camp. Il y avait des jeux, des manèges, les forains ont invité tous les enfants réfugiés à faire quelques tours de manège, ma petite sœur et mon frère étés bien contents, mes parents eux aussi, de voir tant de gentillesse. Nous avons visité la plage très vaste à marée basse.
Sur la plage nous avons remarqué émergent du sable des bois épais ou des coquillages accrochés pendant la marée haute. D’après les gens de la région c’étaient les restes d’un galion espagnol échoué, nous avons ramassé des coquillages et des crabes, nous les avons fait cuire sur le fourneau dans une grosse boîte vide de compote récupérée à la cuisine. L’eau de la mer pour se baigner on la trouvait froide. Nous avons eu beaucoup de familles qui sont rentrées chez eux en Espagne. Franco demandait aux espagnols de rentrer. Le camp restait moitié vide, le camp d’Arromanches de même. Alors les autorités ont décidé de nous placer au camp d’Arromanches, dans un grand terrain près de la route pas loin de la grande falaise, de l’autre côté de la route. C’était plus grand, avec une partie assez plate qui servait à jouer au football, autrement c’étaient les baraques pareilles au camp d’Asnelles, nous avons connu d’autres compatriotes, autrement nous avions la même administration. C’était le moment des récoltes du lin, nous avons été demandés pour le ramassage, une grande équipe de jeunes et d’adultes, c’était pareil que si nous ramassions le blé, en faisait des petites brassées pour les attacher en fagots et charger les charrettes.
Nous couchions sur le foin dans les granges, c’était un peu la vie errante, d’un champ à l’autre, nous changions de ferme et de région. Mon père, avec un autre compatriote, a été sollicité pour travailler à la ferme à côté du camp, pour s’occuper des travaux de la ferme, labourer et ramasser les betteraves. Il y avait de beaux chevaux. Je suis allé pour m’occuper des étables, sortir le fumier et remettre la litière, couper les betteraves, garnir les râteliers.
Notre amie Antoinette est partie avec sa fille rejoindre son mari, dans une propriété de vignerons où il travaillait. Ça nous a fait plaisir de les voir réunis pour vivre une vie de famille. Nous avions de la correspondance avec notre famille d’Espagne, le grand-père décédé, l’oncle Ramon qui a été fait prisonnier à Madrid est dans des camps de travail, les deux cousins Pierre de 18 ans sont morts à la guerre, les autres membres de la famille ça va bien, ils nous recommandent de rester en France pour le moment.
Mon père avait trouvé son occupation préférée à la ferme. Il venait au camp tous les dimanches, moi je dormais au camp, je voyais ma mère, mes sœurs, mon frère, les amis. Un jour mon père et moi nous sommes allés à Bayeux pour livrer une charrette de foin, c’était un samedi jour du marché, le patron est venu avec sa carriole tous les samedis, il y va pour vendre du beurre que sa femme fait avec la crème du lait de ses vaches. Nous avons mangé avec le patron après avoir livré le foin. Pour rentrer je suis rentré avec le patron avec son vieux cheval qui tirait la carriole, le patron avait abusé de boire il dormait pendant que nous rentrions, le cheval s’arrêtait à tous les petits cafés du trajet et le patron comme il avait l’habitude descendait boire un coup, comme d’habitude en arrivant à la ferme la patronne l’amenait au lit.
Derrière le camp il y avait des prés et petits-bois. Un jour en promenade dans le coin, les amis aragonais Antonia et Marcelino ont constaté qu’il y avait des lapins sauvages. Marcelino, grand braconnier en Espagne, s’est procuré du fil de fer très fin, il a confectionné des collets et il les a posés au passage des lapins. De temps en temps un lapin se prenait au collet et on mangea du lapin, pour en complément des repas à quatre heures.
La guerre a été déclarée, la France a mobilisé, nous avons dû quitter le camp et vivre travaillant dans les usines ou dans les secteurs où nous étions plus adaptés. Nous avons choisi d’aller travailler dans les bois. Un exploitant forestier demandé des bûcherons, plusieurs familles, nous sommes allés avec un camion, nous sommes arrivés au village de Frezné le Poret, tout près de Sourdeval dans la Manche. Nous étions cinq familles dans une grande maison, c’était un petit village tranquille, les enfants allaient à l’école, ils étaient très aimés par la maîtresse, certains gens nous acceptaient bien d’autres nous évitaient.
La coupe de bois se trouvait sur une grande colline à trois kilomètres du village. Nous avons acheté des outils pour couper le bois, le contremaître avec le garde forestier nous ont appris comment couper le bois, c’était du bois pour les mines de Lens, il fallait le couper.
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