Le Chemin de la vie de mon Grand-Père ( chapitre 3)

CHAPITRE III

NOTRE REFUGE

 LE MAS DEL LLADO

 AVIA PROVENCE DE BARCELONE

Dans l’armoire de la bibliothèque il y avait de très beaux et grands livres avec des personnages d’hommes politiques caricaturés, écrits en français et en anglais. Nous nous amusions à regarder les images et des fois j’arrivais à comprendre certains mots français qui ressemblaient à des mots Catalans, malgré que nous ne comprenions pas le contenu nous aimions les regarder délicatement, nous avions un certain respect pour eux.

Notre vie était monotone, le printemps arrivait, les champs verdoyants. Tous les samedis les familles recevions à la mairie d’Avia, les rations alimentaires que le gouvernement destinait aux réfugiés. Nous recevions des légumes secs, des boîtes de viande et des tickets pour le pain. Ça nous réconfortait bien, car le ravitaillement commençait à manquer dans les villes industrielles et la campagne était visitée par les gens en manque de nourriture.

Nous étions une petite bande de jeunes parmi toutes ces familles et nous entendions très bien, aussi bien les garçons que les filles et nous nous distrayons avec des jeux que nous inventions et des jeux connus. Nous lisions aussi beaucoup pour nous instruire les garçons, nous partions nous promener aux alentours pour découvrir la région qui était toute vallonnée avec une terre fraîche au printemps et à l’automne.

Mon père et mon oncle préparaient les faux qu’ils ont achetés pour donner un coup de main au moment de la moisson aux gens car ici on coupe les blés à la faucille et c’est très long et pénible. Monsieur Conill est d’accord pour couper ses champs et même pour battre le grain avec les bêtes. C’est pour ça que ils étaient si impatients pour que l’été arrive.

Ce fut une grande joie pour moi de refaire la moisson avec mon père et l’oncle. Ils coupaient, moi je roulais les javelles en petits tas. Monsieur Conill il attaché les gerbes, très heureux, émerveillé de voir la différence du temps gagné pour couper un champ, c’est vraiment formidable.

Tous les agriculteurs voisins de monsieur Conill demandèrent l’aide pour couper les blés et mon père proposait aux agriculteurs réfugiés si vous voulez participer aux travaux qui étaient très bien payés et nourris pendant les travaux, ils acceptèrent tous car ils étaient fatigués de rien faire et par la même occasion ils faisaient connaissance avec des gens qui pourraient leur donner un peu d’amitié, rendre des services concernant les vivres.

Dès que nous avons terminé de couper les champs on a commencé l’abattage du grain. Une bête avec le rouleau en pierre et trois bêtes qui trottaient en tournant sur les gerbes éparpillées sur l’aère en terre battue. Il manquait la table à disque coupant que nous avions chez nous mais cela ne m’empêchait pas de chanter, malgré la chaleur sous un soleil de plomb.

L’eau des fermes, un puits, de l’eau de pluie récupéré des fois avec des chéneaux en zinc. Pendant les pluies, les nappes d’eau du sous-sol avec la chaleur d’été, était très basse et je trouvais moins bonne à boire que l’eau du canal de mon village, mais on prend l’habitude et on en boit moins.

L’été terminé, je fus sollicité par un agriculteur des environs du côté de Gironelle pour travailler chez lui, l’aider aux champs. Il avait deux vaches, une mule et dans le temps il fabriquait des tuiles et briques. Il avait un four mais depuis que la guerre a pris ses garçons, la tuilerie était au repos. C’est par recommandation du directeur de l’usine de tissage qui travaillait ces deux grandes filles car ce Monsieur le directeur connaissait mon père du temps qu’il venait à chasser et c’est moi qui portais la moussette du casse-croûte.

Je n’étais pas bien emballé de me séparer de mes parents. Il fallait rester à la ferme toute la semaine et je rentrais le samedi soir et le lundi matin retourner à la ferme. Pourtant les gens étaient gentils avec moi, je mangeais avec eux le même menu. Ils avaient une fille plus jeune que moi, elle allait à l’école et rentrait le soir avec ses grandes sœurs qui étaient plus grandes que moi et fiancées à des jeunes qui étaient à la guerre. Elles étaient aux petits soins avec moi, comme des sœurs pour moi et les patrons pareils. A 9h, la patronne m’a apporté mon petit casse-croûte.

Mon travail le matin : sortir le fumier, remettre la litière, donner à manger aux bêtes, après couper la luzerne pour la journée, la monter avec la charrette tirée par la mule, cercler les pommes de terre et le maïs avec le patron et tous les travaux d’entretien à la ferme. C’était pas pénible pour moi, j’étais habitué chez mes parents.

Un jour j’ai été surpris par la visite du Monsieur le directeur des usines de tissage de Manresa et l’usine ou travailler les filles du patron, nous nous sommes reconnus et c’est avec plaisir que je l’ai embrassé. Il m’a expliqué qu’il venait de temps en temps chercher des vivres, car en ville ils serraient la ceinture. Il me rappelait les parties de chasse avec mon père et il me disant : « il est très malin ton père, j’ai remarqué que quand je tirais un lièvre, il tirait aussi une fois le lièvre mort, il me disait vous l’avez bien eu. Il me faisait croire que c’était moi qui avais tué le lièvre », « c’était peut-être vrai » je lui dis.

Un dimanche je fus témoin d’une dispute. Ma mère avec ma tante Mercedes. Ma mère lui reprochait qu’elle cuisinait très souvent des bugnes et des crêpes pour faire plaisir à ses filles. Elle dépensait l’huile en gourmandise pendant que ma mère nous en privait pour ne pas gaspiller l’huile pour qu’il manque pas pour cuisiner. Ça a été vraiment un drame, malgré que ma mère avait raison, c’était pas le moment de se disputer à cause d’huile ou de farine, jamais dans la famille on s’est disputé il était ridicule de la part de ma mère.

Mon père donnait raison à ma mère, mon oncle donnait raison à sa femme. Ça terminé par la séparation de deux frères et la suite de la famille. J’en voulais à ma mère d’avoir déclenché ce drame où nous étions tous innocents. J’aimais mes oncles et mes cousines et les cousins qui étaient à l’armée, je trouvais injuste de nous séparer.

Ma tante décidait d’aller rejoindre une sœur qui possédait un magasin à Barcelone et ils partirent un jour avec leur charrette. J’ai pleuré de les voir partir et je les ai embrassés, nous n’avons eu plus de ces nouvelles que 20 ans après. Mon père en a souffert longtemps, ma mère quelques remords et elle en parlait jamais.

La guerre ne bougeait pas. Les positions des Pyrénées de Lérida à Gandesa au delta de l’Èbre, quelques attaques d’une part et d’autre par le ministère de l’approvisionnement réquisitionnait toutes nos bêtes pour aller tirer le bois dans la forêt de Lles, tout près d’Andorre. Nous étions fin août et il fallait tirer le bois avant l’hiver. Nous devions nous déplacer avec toute notre misère pour faire un parcours de 356 km aller et retour pour revenir retrouver notre logis d’Avia le « Llado » nom de la propriété où nous logions.

Je dus quitter la ferme avec regret envers le patron et sa famille mais j’étais heureux d’être avec mes parents. Notre voisine du village, Antoinette, venait d’être séparée de son époux, l’armée l’a rappelé comme réserviste. Elle a une mule qui tire sa charrette. Nous lui avons proposé de rester au « Llado », que c’était un trajet très long et nous resterions pas longtemps, c’était en haute montagne, nous reviendrions avant l’hiver, elle a préféré nous suivre, « je suis toute seule avec ma fille, vous êtes comme ma famille, je sais que avec vous je suis protégé ».

La fille d’Antoinette, âge de mon frère, 9 ans et ils sont très amis, inséparables, Antoinette dit à ma mère « un jour on va les marier ces deux-là ».

Mon père a reçu un document des autorités avec les instructions de notre voyage, avec les consignes de protection adressées aux autorités civiles et militaires, en cas de besoin. C’était comme une clé qui ouvre toutes les portes, qui nous a bien rendu service.

Nous partions 4 familles : la famille de Cincovillas : 6 personnes ; Bellber de cinca : 4 personnes ; Antoinette 2 et nous 6 personnes. La charrette d’Antoinette c’était le grand garçon de la famille de Bellber qui la menait, il avait 17 ans, très costaud et gentil.

Première étape la ville de Vich à 56 km. Nous sommes partis très tôt le matin. Le trajet était long c’est à quelques kilomètres de notre départ que j’ai vu des châtaigniers, un petit bois près de la route.

Nous avons bien marché malgré la pause du dîner et nous sommes arrivés à Vich à la fin du jour. Mon père se dépêchait de voir le maire de la ville pour lui demander des locaux pour passer la nuit. Nous attendîmes 20 minutes, mon père accompagné d’un monsieur qui conduisait vers un grand bâtiment moitié vide, une partie était entreposée des balles de paille et de luzerne pour l’armée.

Nous avons pris possession de notre logis pour passer la nuit le plus confortable possible. Comme les nomades, nous avions appris les gestes utiles qui facilitent les choses et les efforts inutiles. Dans la vie il faut savoir s’adapter aux circonstances du moment.

Une fois tout le monde installé, mon père regardait la carte pour voir le parcours et la ville suivante où nous devions faire halte. C’était à 38 km Ripoll puis une longue étape de montagne nous attendait. « Il faut bien nous reposer ce soir » conseillait mon père.

Nous avons fait la grasse matinée par rapport à la nuit précédente, le trajet était moins long mais 38 km en charrette, malgré que la route remontait pas trop, il faut les faire car il y a toujours la pause du dîner qui coupe un peu les élans mais nous avions l’habitude depuis que nous errions sur les routes et mon père c’était un vrai chronomètre, il menait les bêtes d’après les distances réglait les pas.

De la route nous pouvions admirer les hautes montagnes des Pyrénées, majestueuses avec ces flancs verdoyants des forêts, que nous allions voir bientôt de près, sentir le parfum des sapins pour nous habituer au paysage des coteaux et plaines, c’était un spectacle merveilleux malgré que nous n’étions pas en promenade, ces paysages rendaient moins longue notre route. Nous sommes arrivés à Ripoll comme prévu avant la nuit. Nous avons trouvé de quoi nous loger bien à l’abri.

Le lendemain, il fallait se lever tôt pour une longue journée de montagne. La route déserte jusqu’à le village de Super Molinas. Pas un seul mètre de terrain plat avant le village, il fallait nous arrêter souvent pour laisser souffler les bêtes et caler les charrettes. C’était l’étape la plus pénible que nous devions faire depuis que nous trainions sur les routes.

La route a été longue jusqu’à Super Molinas mais que la montagne est belle, on se fatigue pas de la regarder. D’un côté toute nue et l’autre habillé avec ses forêts de sapins comme une carte postale je regarde encore ces images que sûrement avec les années ont changées équipés de télésièges et chalets.

La dernière journée, 30 km de descente et 7 km de montagne nous attendaient pour arriver à destination, le village de Lles qui était pas loin de la frontière d’Andorre. Nous avions hâte d’arriver et de prendre un peu de repos. Nous en avions tous besoin. Nous avons traversé la vallée de Cerdagne, c’était une très verte vallée avec ces villages que nous découvrions, un joli coin inconnu de plus qui restait gravé dans notre mémoire.

La rivière Segre nous l’avons traversée, pas plus grande qu’un torrent et nous l’avons laissé en aval du village de Belver de Segre, pour grimper les 7 km de montagne qui nous attendaient, pour finir la dernière étape de notre course à la vie de misère que nous menions et la nuit tombante nous arrivions à LLés.

Un monsieur et une dame nous attendaient pour nous recevoir et nous conduire dans une grande cour ou une très grande maison nous attendait. Une maison tout en pierre. Dès que nous sommes entrés, nous avons senti de la chaleur. Un feu de cheminée pétillait avec ses flammes qui dansaient. « Ici c’est votre cuisine en commun, il faudra vous arranger ». La dame nous a fait voir les pièces pour nos affaires et coucher.

Accolé à la maison, une grande étable avec ses râteliers, du foin engrangé et de paille. Le foin sentait bon la camomille et les fleurs sauvages. « si ça vous intéresse, nous évaluons la quantité que vous aurez consommée de foin, pour fixer un prix ». Mon père les remercia au nom des familles, pour leur gentillesse.

Le monsieur qui nous a reçus c’était le chef d’équipe des bûcherons, il habitait au village et le lendemain nous apportait les outils que nous devions apporter pour tirer les bois. La coupe était au fond de la forêt, le village sur un petit plateau entouré de prés en pente, une fontaine avec un grand bassin à l’entrée du village du côté des prés.

Nous devions rester toute la journée là-haut à la forêt, il fallait emporter le dîner. Une grande cabane nous servait d’abri pour préparer le dîner et dîner, c’est là où nous devions descendre les troncs de sapin, sur une plateforme surélevée à la hauteur des camions, pour faciliter le chargement des billes.

La coupe de bois à 3 km de la cabane et la cabane à 3 km du village. Avec les mulets nous faisions deux allers-retours le matin et deux l’après-midi. Le travail n’était pas bien fatiguant, il fallait monter et descendre les troncs tirés par les mulets, glissant dans les rigoles creuses, creusées par les troncs, avec la pente de certains passages il fallait que les mulets trottent en dehors des rigolent, pour éviter que les billes de bois ne tapent pas les pattes, au risque de les casser ou blesser. En temps de pluie le terrain très glissant était très dangereux pour les bêtes.

Nous nous promenions tout en travaillant dans une forêt immense ou sur les cimes vivent les chamois. Nous avons vu des coqs de bruyère qui chantaient, des écureuils, des blaireaux, des truites dans les ruisseaux que nous traversions. Nous respirions le bon air parfumé, j’ai vu des vaches avec une charrette de foin avec une dame qui les menée avec un long bâton, qui en touchant les cornes des vaches, les mener ou elle voulait, c’était nouveau pour moi. La végétation et la vue magnifique vers l’horizon, la vallée avec le brouillard qui cachait le fond, ça ressemblait à la mer.

Nous devions descendre à Belleber, par des sentiers à travers des rochers très en pente, pour gagner du temps, 20 minutes pour descendre, une heure pour monter par la route, deux heures pour monter une pour descendre. J’aimais regarder la rivière du haut du pont et les truites qui montaient à contre-courant.

Un jour le chef des carabiniers est venu pour demander de mettre à sa disposition une mule avec un homme pour aller chercher un mort dans la forêt. C’était un contrebandier qui, pendant la nuit, s’est fait prendre et n’a pas voulu obéir aux ordres des carabiniers. Ils ont tiré en l’air mais il s’enfuyait. Ils ont tiré pour de bon. Il a été tué mais par comble de malheur c’était un sergent de carabinier qui avait demandé une permission, il en a profité pour faire de la contrebande avec un contrebandier très connu.

Ce fut mon père qui se chargea d’aller chercher le mort près de la frontière d’Andorre. Dans la forêt le mort était tout près d’un ruisseau, au pied d’un gros sapin. Il avait du sang à la tête et à la poitrine, la monture du mulet était toute tachée de sang. Quand mon père est revenu le soir, c’était triste à voir, il nous a dit « un jeune homme très grand, marié, il avait un enfant ». Le commandant ne le croyait pas capable de mal tourner comme ça, il l’appréciait beaucoup.

Les champignons de toutes sortes poussaient partout dans la forêt, nous avons appris à les connaître, comestibles, les mauvais et le soir nous rentrions avec des paniers pleins. Nous avons fait une bonne cure. Les femmes se faisaient la concurrence pour bien les cuisiner.

L’hiver approchait, le jour du départ arriva avec les premières neiges et un matin glacial nous reprîmes la route de retour pour rentrer au « Llado » à la Colonia Rosal, près de Berga et d’Avia. Les prés étaient gelés et la route nationale goudronnée, une patinoire. Dès que nous marchions sur le goudron, les bêtes avec leurs fers, glissaient et tombaient, c’était très dangereux pour la bête qui menait la charrette, elle restait coincée avec le poids de la charrette, alors mon père pensait qu’il fallait couvrir les sabots des bêtes avec des morceaux de sacs attachés.

Ça n’a pas bien marché, une fois que la glace se collait aux morceaux de sacs, ça glissait presque pareil. Nous freinions les roues pour que les bêtes au lieu de retenir la charrette à la descente soient obligé de tirer c’est comme ça que nous avons roulé, avec la peur que les mules se cassent les pattes, plusieurs fois nous dûmes intervenir pour relever les bêtes avec la charrette qui les emprisonnait sans pouvoir se relever, nous étions heureusement assez nombreux pour les relever.

Le brouillard était très épais et la pente assez raide. Nous avons marché dans la crainte d’un accident. Vers dix heures du matin, le brouillard disparut et avec le soleil le dégel qui nous libérait la route qui longeait la rivière. Nous étions coincés entre deux montagnes. A Seu d’Urgell, des amis du village d’Almacellas réfugiés chez des amis, nous attendaient, car mon père leur avait communiqué notre passage.

A la Seu d’Urgel, dès que nous nous sommes restaurés, après le souper nous rendîmes visite à nos amis, avec notre ami Antoinette et sa fille. Ce fut une grande joie pour tous de nous revoir, malgré les circonstances dangereuses de la guerre, que selon des informations ne durera pas longtemps. L’armée républicaine épuisée de résister aux attaques d’un ennemi plus nombreux et mieux équipé en armement. Les chars d’assaut, les avions. Malgré le courage des troupes républicaines, la guerre était perdue quoi que l’on fasse.

Le lendemain matin nous embrassions nos amis en leur disant « espérons que nous nous reverrons un jour », et ce jour arriva 20 ans après. Nous continuons notre route coincés entre deux montagnes, la rivière qui nous suivait, plus la suivions plus nous descendions, plus nous approchions du Front. En montagne, les avions firent apparition, tournant en rond, nous nous arrêtions au pied des rochers à l’ombre pour nous cacher.

Les avions tournaient autour d’un petit village où il y avait des troupes en réserve. Ils lâchèrent quelques bombes et disparurent. Nous avions peur qu’ils nous prennent pour un convoi militaire. Nous avions une longue route à faire pour rejoindre le soir Basella. Plus nous avancions, plus nous approchions du Front. Les bêtes avec les sabots ça raisonnait sur les parois des rochers.

Comme prévu, nous sommes arrivés à Basella, très tard le soir, 52 km de route, la peur dans l’âme. Nous entendions le bruit des fusils et les mitrailleuses avant d’arriver au village et nous avons passé la nuit très inquiets de nous savoir si près du Front. Nous avions hâte de quitter ces lieux mais il fallait que les bêtes se reposent.

Nous avons repris la même route que nous avions pris lorsque nous sommes partis d’Agramunt après les bombardements en mars dernier, nous sommes fin octobre et marchons direction Solsona mais la nuit nous la passerons au petit village de montagne, avec des meules de paille. Des gens très gentils qui nous avaient reçus et vendu des pommes de terre. Nous étions pressés d’arriver, mais la route monte et nous devons nous arrêter souvent pour reposer les bêtes.

Arrivés au petit village les gens très surpris de nous voir arriver par le même chemin et nous posèrent des questions, une fois rassurés par les explications de mes parents « mais vous en avez bien fait du chemin !» Nous nous sommes bien reposés toute la nuit, oubliant les tirs de fusil des mitrailleuses, pour repartir à nouveau le lendemain vers Solsona.

Une longue journée nous attendait, mais nous avions pris l’habitude, nous étions spécialistes de la roulotte bohémienne, seulement ils n’ont pas de patrie, le monde leur appartient, ils sont à l’aise partout où ils vont, nous n’avons pas ces privilèges car nous marchons l’âme en peine, pensant à tous les êtres chers que nous avons laissés au village, sont-ils encore vivants ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

A Solsona, nous avons trouvé le même logis que la première fois de notre passage, les sacs de carabus que j’avais goûtés nous attendaient. Je ne me suis pas gêné pour en prendre et les croquer, sans oublier mon petit cheval qui s’est régalé. Comme d’habitude nous avons passé la nuit pour après rejoindre notre ancienne demeure, le « Llado » à la Colonia Rosal, que nous avons retrouvé après une longue journée de marche. Nous avons pris possession de notre place. Les familles que nous avions laissées étaient encore là. Rien n’avait changé, sauf un grand vide : mes oncles, mes cousines et mon cousin Francis n’étaient pas là.

Cela m’attristait d’avoir coupé ce cordon qui nous unissait. J’avais un grand amour profond pour la famille. J’ai retrouvé les amis que j’avais laissé et ça m’a fait plaisir de pouvoir nous réunir et parler de n’importe quoi pour passer le temps. D’après mon père, pas question de retourner à la petite ferme, la situation était instable sur le front, ça bougeait de tous les côtés. Mes parents étaient prêts, en cas de défaite de l’armée nous prendrions la route pour la France.

Un après-midi nous avons été dérangés par des avions qui ont bombardé le village en bas de la colline à cent cinquante mètres de la maison. Ils ont bombardé la fonderie pas très loin et Gironelle ou des soldats stationnent au repos. Nous avons passés un mauvais moment au village, seulement quelques blessés légers, mais à Gironella il y a eu deux soldats morts.

Vers début mars, nous avons été sollicités à nouveau pour tirer du bois dans une coupe pas très loin de chez nous, le « Llado ». Monsieur Conil l’ami où nous avons fait la moisson, il travaille à la coupe de bois. Il nous a proposé à mon père et moi, alors mon père a accepté et nous avons été là-bas. Mon père perçait un trou à la tête du tronc pour passer une chaîne, pour tirer les troncs avec les mules. C’est moi qui menais les bêtes. Le trajet n’était pas loin, la petite forêt était dans un creux de deux coteaux et l’endroit où je tirais les troncs c’était sur un plateau à la cime du coteau.

Nous avons travaillé que quelques jours seulement et nous sentions le roussi, avec la guerre, les jours longs, en attente du moment fatal, de repartir vers l’exil en France. Ce fut vers le 15 février, le soir, l’ami de Belleber de Cinca, nous annonçait que d’après les soldats stationnés à Gironella, le front percé tout à la débandade, les soldats obligés de se rendre, alors nous avons chargé la charrette et vers minuit, nous partions à nouveau sur la route de Vihc direction Gérone, Figueras, La Junquera.

Avant de partir, pendant que nous préparions nos affaires le mari de notre ami Antoinette est arrivé, son régiment était disloqué, le commandant lui a dit de rejoindre sa famille. Ça a été une grande joie pour tous, malgré les tristes événements, nous étions 3 familles sur la route avec les amis d’infortune de Belieber.

Sur la route de Vich j’ai revu le petit bois châtaignier et des paysages déjà vus avant, après la pause du dîner nous traversions liches par l’extérieur du côté du terrain d’aviation. Nous regardions des avions de chasse russes pendant que des avions franquistes survolaient le terrain d’aviation, nous nous sommes rangés sous des arbres au bord de la route, couchés dans le fossé et au pied des arbres les avions bombardés le terrain, mitraillaient sur la route, ils tournaient en rond, semant la mort et la terreur.

Les avions partis, nous regardâmes s’il y avait quelqu’un de blessé, par chance nous avons été épargnés. Plus loin, une jument morte, avec la charrette cassée, heureusement les gens se sont protégés, couchés derrière un petit mur, ils étaient sauvés, « c’est criminel » disaient les gens « de tirer sur les civils ».

Nous avons repris la route direction Gerone, avec la peur au ventre, des avions qui semaient la terreur. 150 km nous séparent encore de Vich à La Junquera, dernier village espagnol, espérant que la frontière sera ouverte et nous réfugier en France. Trois jours encore à errer sur les routes à 50 km par jour et il fallait les faire. Les mules très résistantes aux efforts, toujours très agiles, malgré le poids des charrettes. Une fois en route on fait suivre son pas comme dans une course.

A moitié du chemin Vich-Gérone, nous dûmes nous arrêter pour passer la nuit à l’abri. Nous avons trouvé une ferme qui nous a permis de mettre les charrettes dans la cour et la grange pour nous et les bêtes. Nous avions de la chance depuis notre vie errante seulement deux nuits nous avons passé sous les étoiles.

Notre nouveau destin était tracé sur ces routes vers l’exil. La dernière étape restait à faire sur la Nationale Girone Perpignan, une route débordante de réfugiés, soldats désarmés, des blessés de l’hôpital de Gérone qui fuyaient vers la France. Nous avons pris un soldat qui marchait avec des béquilles, il avait une jambe coupée au genou, emportée par un éclat de bombe, c’était triste à voir. Des blessés avec des bandages sur la tête, les bras, et tous ces soldats vaincus, la tête basse, marchant en déroute, après avoir risqué la vie face à l’ennemi, dans les tranchées, affronter les caprices du temps, certains sur les montagnes des Pyrénées.

A Figueras, nous avons décidé de faire halte pour la nuit. Nous savions que la frontière était fermée, à quoi bon de courir, nous aurions le temps le lendemain toute la journée pour arriver à la frontière. Nous avons trouvé à la sortie de la ville, une ferme abandonnée où les soldats s’installaient. Nous avons bien discuté avec eux, tout en partageant notre souper. Nous avions du ravitaillement suffisant pour un mois.

La frontière était toujours fermée, nous avons pris la route vers neuf heures du matin, la marée de gens vers la frontière ne cessait d’augmenter. On remarquait que bien des soldats passaient la nuit dans les champs au pied des talus. Nous n’étions pas seuls, ça nous consolait un peu. Nous marchions vers l’inconnu d’un horizon noir, l’exil sans savoir ce que nous attendait.

Avant le soir nous arrivions à la Jonquera. Nous nous sommes rangés à côté du terrain de football, au pied d’un bois de chênes verts. Le village était un peu plus loin, un ruisseau passait tout près la frontière fermée, les gens s’entassaient, cherchant un petit coin confortable à la belle étoile. La pluie commençait à tomber, très fine mais ça mouillait.

Le lendemain matin un camion chargé du pain arrivait dans le terrain de football. Tout le monde s’est mis autour pour attraper du pain. Je suis allé avec ma sœur, impossible d’approcher, les gens se bousculaient au risque de se bagarrer, nous avons abandonné. Mon père a pris de la farine dans un petit sac exprès, il est allé chez le boulanger du village, débordé, du monde, il a fallu qu’il attende plus d’une heure mais il est revenu avec du pain. Nous étions privilégiés comme réfugiés, nous avions des provisions toujours à l’avance.

Le deuxième jour d’attente, pendant l’après-midi, des avions sont venus nous narguer. Ils ont bombardé autour du village et mitraillés même dans les bois tout près de nous, un cheval de l’armée a été blessé, dans les bois deux morts et quelques blessés, c’était indignant de s’attaquer à des gens qui ont déposés les armes et à des réfugiés.

Le cheval blessé près du ruisseau, a été tué par un soldat qui possédait encore son revolver, après d’autres soldats sont venus pour couper la peau et prendre la viande, ça a été presque comme les vautours autour du cheval. Au lendemain il ne restait que la peau les os et la tripaille, c’était dégoûtant, nous étions tout prêts. La pluie et le brouillard continuent à nous énerver avec la frontière fermée et les gens arrivaient par milliers ne sachant pas où se mettre. Sous les chênes verts, les oliviers étaient un refuge précaire. Tout prêt, à côté du bois, il y avait un champ de luzerne flétri par l’hiver, nous avons mis les bêtes à pâtre, ça nous facilitait les corvées de la ration d’avoine, bien que nous ne manquions pas mais ça leur changeait de nourriture, l’herbe verte c’était excellent surtout n’ayant pas à tirer la charrette, que nous allions la laisser là avec toutes les affaires.

Il a fallu attendre le soir du 21 février pour savoir que la frontière était ouverte, alors tout le monde se précipitait sur la route c’était tellement émouvant cette masse de gens les uns contre les autres, certains les plus agiles, marchaient à côté dans les bois, suivant la route, nous étions avec notre charrette, fouillant les affaires que nous devions emporter, pas trop, quelques linges pour nous changer que ma mère attachée dans des grands foulards pour faire des misérables baluchons. Mon père a cherché à passer avec les mules et le petit cheval par travers bois. Nous nous retrouverons en France, il avait l’adresse d’un ami du village, marié avec une française qui exploitait la vigne du côté de Narbonne. Ma mère avait aussi l’adresse et nous nous sommes séparés très tristes et inquiets.

Après de longues embrassades, nous nous sommes mis dans la file des gens marchant à petits pas, car à la frontière les gens étaient arrêtés et sélectionnés. Les personnes plus âgées particulièrement, les hommes on les dirigeait sur une route avec les femmes et les enfants de moins de 18 ans.

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